A l’approche du 10 mai, date choisie pour commémorer l’esclavage, Dieudonné Boutrin et Pierre Guillon de Princé, nous racontent leur vision de la mémoire de la traite négrière.

Sur l’île de Nantes, au pied du carrousel des machines, se trouve un petit local en bois, le Pavillon de la Fraternité. C’est là que nous retrouvons l’association Coque Nomade, dont nos deux protagonistes sont coprésidents. Dieudonné Boutrin est un descendant d’esclaves, Pierre Guillon de Princé descend lui d’une lignée d’armateurs négriers. Ce sont eux qui, le 18 avril, ont inauguré le mat de la fraternité. Haut de 18 mètres, l’édifice a été érigé dans l’objectif de ne jamais oublier le passé esclavagiste de la ville de Nantes. Une mémoire de l’esclavage cher à leurs coeurs, qu’ils nous racontent.
Pensez-vous raconter la même histoire de l’esclavage ?
Pierre Guillon de Princé : Je dirais que l’on raconte les deux faces d’une même histoire. Elle est commune, mais elle ne se regarde pas depuis le même endroit. De mon côté, je suis descendant d’armateurs négriers nantais, et j’ai connu cette histoire assez tôt dans ma vie. Je ne l’ai jamais vécue comme une honte personnelle, mais plutôt comme un élément du passé, inscrit dans mon histoire familiale. Ce qui m’a frappé avec le temps, c’est que cette mémoire ne pouvait pas rester simplement anecdotique ou privée. Elle fait partie d’un récit beaucoup plus large, qui concerne toute la société.
Dieudonné Boutrin : On a une histoire commune qu’il faut assumer… et partager. Nous sommes des héritiers de l’histoire, nous ne sommes pas responsables du passé. Mais nous avons la responsabilité de transmettre notre histoire, pour le présent, pour le futur.
Pourquoi la mémoire de la traite négrière était si peu transmise ?
Dieudonné Boutrin : Elle a été occultée pendant plus de 150 ans, et ça, il faut vraiment le comprendre. Pendant tout ce temps, on n’en parlait pas, c’était un sujet tabou. Moi, personnellement, étant martiniquais, je n’ai pas appris cette histoire dans mon enfance. À l’école, on m’enseignait que mes ancêtres étaient des Gaulois, on m’apprenait la langue de Molière, mais jamais on ne parlait de l’esclavage. C’était comme si cette partie de l’histoire n’existait pas. Et quand on ne parle pas d’une histoire, quand on l’efface comme ça, ça a des conséquences profondes. On ne comprend plus d’où viennent certaines réalités sociales, certaines discriminations. On vit avec quelque chose sans pouvoir le nommer.
Ce tabou a-t-il eu une influence sur la société ?
Dieudonné Boutrin : Le fait de ne pas parler de l’esclavage a eu des conséquences très concrètes. En Martinique, par exemple, il existait et il existe encore des hiérarchies sociales très fortes liées à la couleur de peau. Plus on était foncé, plus on était rejeté, parfois même au sein d’une même famille. Mais le problème, c’est qu’on ne comprenait pas pourquoi. On vivait ces discriminations sans en connaître l’origine. Parce que l’histoire de l’esclavage n’était pas expliquée, on ne pouvait pas faire le lien entre ce passé et le présent. Du coup, le racisme s’installait comme quelque chose de presque normal, ou en tout cas inexpliqué. Cette absence de mémoire a empêché les gens de comprendre ce qu’ils vivaient, et donc de le combattre. Mettre des mots sur cette histoire, c’est déjà commencer à déconstruire ces mécanismes.
Comment transmettez-vous l’histoire de votre famille à vos descendants ?
Pierre-Guillaume de Princé : J’ai très vite compris que si je ne faisais rien, cette histoire risquait de disparaître dans ma propre famille. J’en avais parlé à mes enfants, mais je craignais que, à la génération suivante, ça s’efface complètement. Alors j’ai décidé de prendre les devants avec mes petits-enfants. J’ai choisi un moment où ils étaient suffisamment mûrs pour comprendre, et j’ai construit un support pour leur raconter cette histoire. J’ai rédigé un livret, en m’appuyant sur des archives, sur le mémorial de l’abolition de l’esclavage, pour donner du contexte et du recul. Ce n’est pas toujours facile, parce que ça peut provoquer des réactions. L’un d’eux est allé voir sa mère en disant « c’est la honte » . Mais je pense que c’est une étape nécessaire.
Nantes regarde-t-elle réellement son passé en face ?
Dieudonné Boutrin : Nantes a fait des choses pour reconnaître son passée, mais il ne faut pas tomber dans l’autosatisfaction. Aujourd’hui, on donne l’image d’une ville pionnière sur ces questions, mais dans les faits, on ne regarde qu’une partie de l’histoire. On choisit ce qu’on veut montrer et ce qu’on préfère laisser de côté. Par exemple la ville va préferer parler de « commerce mondial » plutôt que de commerce triangulaire. La carte du mémorial de l’abolition de l’esclavage ne représente que la flèche qui va de l’Afrique à l’Amérique, pas celles qui partent et vont vers l’Europe. a change complètement la lecture des choses, ça dilue les responsabilités. Et puis il y a aussi une forme de paternalisme : on décide de la manière dont la mémoire doit être racontée, sans forcément inclure pleinement les descendants des victimes. Donc oui, il y a un travail, mais il reste incomplet.
Voyez-vous la mémoire comme un outil de réconciliation ?
Pierre-Guillaume de Princé : Je pense que oui, et même que c’est indispensable. La mémoire ne doit pas seulement servir à se souvenir, elle doit aussi permettre de construire quelque chose. Quand j’ai rencontré Dieudonné, ça a ouvert une perspective nouvelle pour moi. On pouvait aller au-delà de la simple transmission familiale, pour penser un avenir commun. Je me suis beaucoup reconnu dans l’idée portée par Martin Luther King, celle d’une table autour de laquelle pourraient s’asseoir les descendants d’esclaves et d’esclavagistes. Cette image est forte, parce qu’elle parle de dialogue, de fraternité. Mais ça ne peut pas venir uniquement des politiques. Ce sont d’abord les individus, la société civile, qui doivent initier ce mouvement. La mémoire peut être un point de départ pour apaiser les relations et construire autre chose ensemble.
Clément GUILLOTIN