Inventeur visionnaire et figure sociale, Louis Debierre a marqué l’histoire de la facture d’orgue nantaise et française. Son héritage industriel est aujourd’hui préservé aux archives départementales de Loire-Atlantique.
« Un génie des arts appliqués », voila comment Pierre Legal, professeur spécialisé dans l’histoire du droit à Nantes Université, qualifie Louis Debierre lors d’une conférence aux archives départementales de Loire-Atlantique, le 3 février. Il a longuement étudié le parcours du facteur d’orgues nantais dont l’épopée industrielle a été consignée dans les archives de son entreprise.
« Il n’y a pas d’autres cas en France […] d’une manufacture d’orgue, qui de 1862 à 1980 a conservé pratiquement l’intégralité de ses archives. » Pour le conférencier, ce fonds est vital : « Ces documents sont aujourd’hui vitaux pour les historiens et restaurateurs qui souhaitent retrouver l’esprit du constructeur. »

Une manufacture unique en son genre
C’est en 1874 que Louis Debierre fait construire sa manufacture, au 45 rue du Préfet-Bonnefoy, au cœur de la cité nantaise. « Il s’agit du seul facteur d’orgue en France de cette période qui construit une manufacture spécifiquement adaptée à ses besoins », souligne Pierre Legal.
L’organisation y est alors optimale : ateliers lumineux, circulation fluide de l’air et un hangar à bois garantit une qualité de matériau irréprochable. Cette organisation permet à Debierre « de devenir le plus important facteur d’orgues de province », avec une production permettant la livraison de plus de dix instruments par an.

L’inventeur des tuyaux polyphones
L’autre révolution qu’apporte Louis Debierre est d’être parvenu à réduire les coûts et l’encombrement, sans sacrifier la qualité de l’instrument. Le facteur d’orgue à rendu cela possible en mettant au point le tuyau polyphone, « un système de clés similaire à celui d’une clarinette permettant à un seul tuyau de produire trois notes distinctes ». Cette technique a favorisé le succès de ses orgues portatives. 283 exemplaires vendues à travers le monde.
Pierre Legal s’amuse d’ailleurs de cette appellation : « Quand on dit portatif, il faut quand même être un peu musclé. » Le chef-d’œuvre de Louis Debierre est de loin l’instrument de Notre-Dame de Bon-Port, à Nantes. Lors de sa récente restauration (en 2021), « les pressions ont été rétablies comme Louis Debierre les avait décidées », rendant à l’orgue toute sa puissance originelle.

Un patron social au service de ses convictions
La puissance de la manufacture Louis Debierre provient avant tout d’un dirigeant avant-gardiste sur la question sociale. Dès 1893, Louis Debierre crée une mutuelle interne pour couvrir ses salariés en cas de maladie. Ses ateliers sont lumineux, ventilés et chauffés, un luxe rare à l’époque. Pour Pierre Legal, ce respect est le pilier de la manufacture.
« Louis Debierre fait très attention à son personnel et il a pour lui un très grand respect de la personne humaine. » À sa mort en 1920, il laisse derrière lui une entreprise florissante qui, sous la direction de ses successeurs, a continué de faire rayonner l’excellence des orgues nantaises jusqu’à la fermeture de la manufacture en 1980.
Florentin DELACOUR