Ce jeudi 26 mars, les proches de Pierrick D. remplissent les bancs de la salle d’audience du tribunal judiciaire de Nantes. Après quatre ans d’attente, l’enjeu du procès est de déterminer la responsabilité de l’entreprise Point.P dans cet accident mortel. L’ouvrier avait été coincé, le haut du corps écrasé entre les bras d’une pince dans les locaux de l’entreprise à Geneston.
Le 27 décembre 2021, Pierrick D., est découvert inanimé par ses collègues. L’ouvrier de 51 ans, salarié depuis cinq ans, s’occupait habituellement du transport de presse. Alors qu’il était en congé en cette période de fin d’année, il insiste pour travailler ce jour-là. Selon les membres de l’équipe, « il ne voulait pas que ça traîne ». Vers 11h45, ses collègues le trouvent inanimé, puis procèdent à un massage cardiaque. Il meurt le 2 janvier 2022, après avoir été placé sous coma artificiel, des suites de ses blessures.
Une formation qui laisse à désirer
Comment une machine a-t-elle pu être remise en mode automatique et réarmée ? La question traverse l’audience, sans jamais trouver de réponse. « C’est impensable », répète le nouveau directeur de la société Trouillard, en poste depuis le 1er janvier 2026. Et pourtant, l’impensable s’est produit.
Au cœur des débats : la formation des employés. Interrogé à ce sujet, le directeur général, aux cheveux grisonnants et au costume bleu clair, détaille le processus en vigueur. « La formation était faite de façon orale, il y avait une philosophie de transmission des informations. » Des propos confirmés par les salariés : « Nos supérieurs nous formaient et nous expliquions ensuite les consignes aux nouveaux. »
Plusieurs collègues de Pierrick D. assurent qu’il n’a jamais été question d’activer le mode « automatique » lors des opérations de maintenance. « On les effectuait presque toujours en manuel », témoignent-ils. Une seule nuance : en dix ans, il dit n’y avoir eu recours qu’une seule fois, pour une opération de nettoyage.
La présidente interroge alors le représentant de la société prévenue : « Il n’y avait pas de procédures écrites ? Pas de manuels ? » Celui-ci assure qu’un dispositif existait : un processus de formation « robuste », des manuels pour chaque machine et, en cas de doute, la possibilité pour les ouvriers de se tourner vers leur hiérarchie. Des certitudes pourtant partiellement démenties par l’inspection du travail, qui met en lumière l’absence de consignes manuscrites et de document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP).
Des études menées par Veritas
L’inspection relève un autre manquement : l’absence de mise à disposition de la clé de la machine, destinée à empêcher le déclenchement du mode automatique, un dispositif qui aurait pu éviter l’accident.
« Veritas nous avait indiqué que la clé n’était pas nécessaire, au regard des dispositifs de sécurité de la rectifieuse », se défend le prévenu. Bureau d’études chargé de la conformité des machines, Veritas s’appuyait sur la présence de capteurs censés arrêter automatiquement l’équipement en cas d’intrusion dans la zone de travail pour étayer cette conclusion. Dans ces conditions, l’usage de cette clé n’avait pas été jugé indispensable. Le bureau d’études avait toutefois relevé sept non-conformités sur la rectifieuse-calibreuse. Après analyse, elles ont été jugées sans lien avec l’incident.
De retour dans la salle d’audience, la présidente de la cour reprend : « Même si un salarié commet une faute, l’obligation de sécurité incombe à l’employeur. L’avez-vous compris, Monsieur ? » « Cette action est contraire aux règles de sécurité », répond le directeur général de la société Trouillard, enseigne Point P. Dans la chambre n° 5, les visages se ferment…
“Un Employicide”
La veuve de Pierrick D. est appelée à la barre. Vêtue de noir, elle s’avance lentement, une petite feuille blanche à la main. « Quatre années se sont écoulées depuis le drame, l’employicide. Quatre années que je me bats seule pour ma famille, quatre années que j’attends des explications de l’entreprise », déclare Claudine L.
Au fil du discours touchant, elle assure que Pierrick n’aurait jamais pris de risques dans son travail : « Il respectait scrupuleusement les consignes de sécurité et les ordres qui lui étaient donnés. » Interrogée par la présidente sur son rapport au travail, elle évoque un attachement initial, puis une dégradation progressive depuis deux ans : machines en panne à répétition, interventions constantes, une charge devenue pesante. « À chaque fois qu’il rentrait, il se plaignait des machines. » La femme du défunt conclut sa déclaration d’une voix assurée : « Les seuls responsables sont les cadres de l’entreprise. Ils ont le sang de mon mari sur les mains. »
“On ne va pas au travail pour y mourir”
« Mes clients auraient voulu voir rentrer du travail un mari, un fils, un frère ce jour-là, ils ne le verront jamais », a commencé l’avocate de la partie civile. Avant de rappeler que pendant 6 jours, « les proches de Pierrick D. ont vécu dans l’attente du moindre signe d’amélioration », pendant les fêtes de fin d’année, avant d’apprendre le pire.
Pour l’avocate représentante de la CGT, « l’homicide involontaire ne fait aucun doute ». Elle a continué en évoquant les valeurs de l’organisation syndicale : « Chaque mort au travail porte atteinte à toute la profession. » Elle a ensuite évoqué, dans un silence, les 764 morts au travail en France en 2023, « 764 de trop, personne ne va au travail pour y mourir ».
Le procureur a mis directement en cause l’entreprise : « Il y a une absence du protocole d’usage de la machine, l’obligation de sécurité n’a pas été respectée. »
Pour la défense, rien ne permet de savoir ce qui a causé le démarrage de la machine. Et après une plaidoirie de 20 minutes, la relaxe a finalement été demandée, jugeant que “le doute profite à l’accusé.” Point.P a finalement été reconnu coupable de négligence ayant entraîné la mort de Pierrick D. L’entreprise a été condamnée à payer 10 000 € d’amendes, ainsi que des dommages et intérêts à la famille de la victime.
Marin Vaillant et Léa Robert