À 23 ans, Hugo ne compte plus ses heures. Étudiant en décoration peinte à Nantes, il enchaîne les services à la pizzeria Vincenzo pour financer son indépendance. Rencontre avec un étudiant qui a fait de la précarité, sa plus belle œuvre d’art.

©Alexis Andouard
Originaire de Rezé, Hugo aurait pourtant pu choisir la sécurité du foyer familial. Ses parents sont à proximité, l’entente est bonne. Pourtant, pour cet étudiant en décoration peinte, l’indépendance était une étape nécessaire, presque un “paradoxe” créatif pour mieux se concentrer sur ses études. “J’ai décidé de partir de chez mes parents pour changer de rythme. Rester là-bas, c’était une forme de facilité qui ne me poussait pas à m’organiser. Il me fallait mon propre cadre, mon propre bureau, même si cela impliquait de devoir payer mon appartement et mes fournitures”, explique-t-il avec franchise.
Après avoir exploré le monde de l’intérim et les missions ponctuelles en grande distribution, souvent trop rigides ou instables, il trouve son équilibre dans le monde de la restauration. D’abord engagé comme extra, il a su convaincre ses patrons par son sérieux. “La restauration offre une flexibilité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Si j’ai besoin de plus d’argent, je peux demander plus d’heures après les cours ou le dimanche. C’est un milieu qui s’adapte à mon planning d’étudiant.”
Aujourd’hui, en contrat de 15 heures par semaine, il a trouvé une stabilité financière, même si le budget reste serré : “Je n’ai pas d’avance, je ne mets pas d’argent de côté, sauf l’été pendant les saisons. Mais je sais que je peux m’en sortir seul.”
La restauration, une “autre école”
Loin de voir son job alimentaire comme un fardeau ou un simple moyen de payer son loyer, Hugo y puise sa force de caractère. Dans un secteur artistique où l’insertion professionnelle est souvent perçue comme un saut dans l’inconnu, il voit en la restauration une “corde de plus à son arc”. “C’est une expérience qui permet d’aller partout. Souvent, on blague sur les artistes qui finissent par devenir serveurs, mais en réalité, c’est une force. On apprend ce que c’est de bosser vraiment, d’être ancré dans le réel, loin des théories de l’école”, confie le jeune homme.
Cette double vie demande une organisation millimétrée et une endurance physique certaine. Les journées commencent tôt à l’école, sur des toiles qui font parfois deux mètres de haut, et se terminent souvent après minuit, une fois le dernier client servi et la salle rangée. “Je suis quelqu’un qui sait encaisser des nuits de sommeil assez courtes. C’est un avantage quand on combine les deux parties de ma vie. Il m’est arrivé de passer la nuit à dessiner parce que j’étais en retard sur un projet, et d’enchaîner le lendemain sans trop faiblir.”

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Le “système D”
Sa polyvalence est d’ailleurs devenue un atout insolite au sein de la pizzeria. Récemment, l’équipe a fait appel à ses talents pour une mission délicate : réparer le papier peint des toilettes, arraché par du ruban adhésif. “J’ai redessiné et repeint le motif par-dessus. C’est devenu une petite blague entre nous, mais au moins, on ne voit plus rien !” s’amuse-t-il.
Au-delà de la camaraderie, le travail chez Vincenzo permet aussi de pallier les difficultés du coût de l’alimentation. “On repart souvent avec une pizza qui a été trop cuite, ou qui était en trop. Économiquement, c’est un énorme avantage, ce sont des courses de moins à faire. On se serre les coudes.”
Alors qu’il entame la dernière ligne droite de son cursus, l’avenir d’Hugo reste suspendu à ses opportunités de stage, à Nantes ou ailleurs. Mais quel que soit son futur succès dans les galeries d’art ou les chantiers de décoration, il n’oubliera pas ses années de “run” entre les tables. Pour lui, la réussite ne se mesure pas seulement au talent, mais à la capacité de se donner les moyens de ses ambitions, avec une palette de dessin ou un plateau à la main.
Alexis Andouard